Qui êtes-vous ?

les yeux fermés rien n'existe les yeux fermés tout disparaît

vendredi 9 septembre 2016

Après l'arc-en-ciel

 ... Le début d'une nouvelle aventure, une nouvelle écriture ...



Je l'ai vu. C'est sa voix que j'ai reconnue tout de suite. Il était de dos, commandait je ne sais plus quels légumes. Des tomates ? Je l'ai détaillé. Je ne m'attendais pas à ça. Puis il a été de profil, c'était bien lui. J'ai reculé, pour m'exfiltrer, mais ce n'était pas à moi de le faire. Ça a duré encore un moment, nos regards ne se sont pas croisés. Le trou dans ses cheveux avait augmenté, il n'était pas si grand, pas bien habillé, vieux. Il est parti. J'ai récupéré mon colis. Ça a pris à peine une minute. Je suis sortie, je l’ai vu s'éloigner dans la rue. J'ai pensé que je pourrais le suivre pour savoir où il habitait. Mais à quoi bon, je savais déjà qui c'était.
Depuis ce vendredi 23 juillet, ça tourne en boucle. Il dirait : ressasser.
Je n'ai jamais parlé de ce soir de printemps 2008. J'ai subi un viol par deux hommes. Je n'ai pas porté plainte. Je ne pouvais pas. Je ne me souviens pas exactement. En fait non, je me souviens exactement de certains moments et d'autres sont comme projetés. Il y a des blancs aussi.
Je ne veux pas me souvenir exactement. Je veux pouvoir sortir de chez moi, je veux pouvoir aller faire des courses, me balader, sans que tout m’y ramène. Je veux que ma vie ne se réduise pas à ça.


C’est froid. Et rugueux à force. Tu épluches tes pieds méthodiquement. Tu suis ton protocole. À gauche, tu racles, soulèves, arraches. Tu frottes la douleur. Tes doigts passent à droite. Tu cherches l’espace disponible entre les cicatrices. Tu tires et respires. Tu lèches. Tu recommences. Tu caresses la peau trouée. Doucement tu profites de celle durcie pour creuser plus loin. Doucement tu ressens les difficultés à venir. Le prolongement. Tu n’as pas beaucoup d’imagination. Ce que tu perçois, tu l’as déjà vécu. C’est un rituel, une aide pour tenir. Tu as essayé de faire sans, mais il n’y a pas moyen. Comme finalement cela te porte, cela ne peut pas faire vraiment mal. En tous cas comme tu l’entends. Cette douleur, si elle n’efface pas ta peine, elle va devant, fait comme une passerelle vers le monde. Une fois les premières croûtes formées tu t’y remets. Encore plus de tiraillements vers des souvenirs inconscients. Surgit encore une plainte froissée. Mais tu tiens la distance. Après avoir repassé une dernière fois en revue tes pieds-puzzles, tu t’allonges. Tu regardes le sang coincé sous les ongles. Les doigts filent sous ton regard. Ils sont comme des images déposées-là par hasard. Tu vois autre chose, mais tu n’es pas disponible aux sentiments. Puis tu attends, les pieds tendus. Le reste du corps relâché, vis l’accomplissement de la satisfaction. Tu espères le sommeil, mais même l’habitude de la blessure ne t’y amène pas. Tu es quand même à l’aise, tu flottes à valeur égale de ton lit. Tes mains sur le torse, tu es bercé par la respiration. Aspiration, expiration, aspiration. Tu te demandes si un langage fait de souffle a vu le jour. Tu es tout entier dans ce moment. Plein de la découverte sans cesse recommencée du plaisir de la volonté. Tu es captif de l’immédiat. Tu le portes au bout des doigts. C’est ton point d’équilibre. Tu penses que c’est le bon chemin. C’est le seul que tu as envie de parcourir. Où la perte n’est pas inutile. Tu ne sais pas si le sang allège, ou plutôt tu te fiches des considérations psychologiques. Ce n’est pas vraiment ton domaine de prédilection. Pour toi, c’est autant un signe, un passage, qu’un baume. Cela exprime par la feinte ce que tu es.

Tu finis par lâcher-prise et le sommeil te prend pour plusieurs heures. Tu te réveilles, mais tu ne bouges pas. Les yeux fermés, tu essaies de capter ton espace. Il y a les bruits de la cour qui coupent le silence, la douceur de la literie, le désordre sur le chevet, l’odeur d’agrumes laissée par la bougie d’hier.

Le corps à peine mouvant, tu ouvres les yeux. Ton regard se pose en suivant l’histoire construite à l’instant. Tu vois, des passant-e-s traverser la cour, ton corps moulé dans le cocon de la couette, des livres mélangés aux objets du quotidien, une bougie posée seule sur la table. Tu n’es pas déçu. Tes pieds sont tendus. Tu te prépares pour te lever et tu appréhendes le contact avec le sol. Tu t’installes dans un semblant de position du lotus. Tu te caresses en suivant un parcours familier : le cuir chevelu, les pommettes, les épaules, le torse, les flancs. Puis tu glisses sur les pieds. Viennent immédiatement des frissons. La peau y est morcelée, pleine de bosses, de fissures.

Tu déplies tes jambes, tu poses les pieds à terre. La phase II du protocole va commencer.


[...]

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